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-174
mètres pour sauver ... un robot!
Texte : Pascal Bernabé
Récupérer deux robots télécommandés en perdition :
voilà un prétexte original pour s'offrir de grandes sensations.
Une plongée à -174 mètres dans une galerie inondée, près de neuf
heures de plongée, Pascal Bernabé et son équipe n'ont pas mégoté
sur les moyens.
Moins 160 mètres. Le premier robot est là, suspendu
dans le vide par son câble. Une vision surréaliste, avec sa taille
respectable (60 x 80 x 60 cm), sa couleur orange criarde, son oeil
unique et sa disqueuse à l'avant. Je m'affaire déjà dans ses hélices
à grands coups de sécateur, afin de les libérer du fil d'Ariane
qui les bloque. Tâche inhabituelle pour un plongeur spéléo plutôt
habitué à explorer des galeries vierges en déroulant son fil. Comment
en suis-je arrivé là ?
Le 9 septembre, la société spéléologique de La Fontaine
de Vaucluse (SSFV) a envoyé un ROV (Remote Operated Vehicle),
engin sous-marin télé-opéré qui envoie à la surface des images
vidéo de
type " Achille ", en mission topographique dans la fontaine. En
plus de sa caméra et de ses projecteurs, il était équipé d'un
sondeur. Le but était de mesurer la section de la galerie en divers
endroits,
celle-ci demeurant encore trop souvent un mystère, malgré les
précédentes missions réussies avec robot ou plongeur. Bref, le
Spélénaute -
c'est son petit nom - s'est pris dans un fil à -174 mètres ainsi
que dans un câble appartenant au Sorgonaute III, coincé vers -200
en 1987. Le Spélénaute était prisonnier de la source et allait
le
rester pendant plus d'un mois.
Pourtant, dés le 21 septembre, la Comex est intervenue
en envoyant un engin du même genre équipé d'une tronçonneuse à disque
afin de sectionner fil et câble. Mais le lendemain, après un second
essai infructueux, le robot de la Comex a fini par se bloquer à
son tour de la même manière vers -160 mètres. Déjà mis en préalerte
par la FFSV, une équipe rassemblant des plongeurs spéléo expérimentés
des quatre coins de la France (et plus particulièrement de Toulouse
et Paris) est intervenue à partir du 28 septembre.
Malgré un délai de préparation très court, nous avons
planifié deux plongées profondes, ce qui n'est pas une mince affaire
sur un gros week-end. D'abord, préparer les mélanges, les étiqueter,
analyser deux fois. La routine. Ensuite, acheminer la cinquantaine
de bouteilles au bord de la vasque, en Jeep, puis à dos d'hommes.
Enfin, installer tous les blocs de décompression, relais ou secours,
sur la ligne de décompression jusqu'à -75 mètres, ainsi que la Bulle
prévue pour prendre l'oxygène au sec entre -12 et -6 mètres. Un
système de poulies et de descendeurs permet de régler sa profondeur.
Frédéric Radier plonge le premier avec pour mission
d'évaluer la situation. D'abord, il coupe (assez sauvagement)
un câble jugé trop encombrant puis " glisse " jusqu'à - 160 où il réserve
le même sort au fil entourant le ROV de la Comex. Il sort après
8 heures 30 d'une plongée sans histoire.
Le lendemain, l'équipe réaménage la ligne de décompression.
Je m'immerge, confiant, fort d'une organisation très bien rôdée
la veille, avec Philippe Bigeard et Jean-Pierre Imbert aux commandes,
Fred Vergier et Olivier Bardot au caisson hyperbare. Grâce aux
observations
de Frédéric, j'ai une idée assez précise du travail qui m'attend
et des différentes stratégies envisageables. Harnaché de l'habituel
équipement lourd propre aux plongées profondes et de longue durée,
c'est avec 6 bouteilles de 7 à 20 litres que je quitte la surface,
deux en dorsale, avec le système " Wings ", quatre sur les côtés.
C'est parti pour un voyage de près de 9 heures, en respirant pour
commencer un Nitrox 40 % d'02.
-12 mètres : la Bulle de décompression est là, imposante
dans la vasque. Je dépasse progressivement les nombreux blocs
de 18 à 20 litres accrochés sur la corde par grappes de deux
ou trois
à l'aide de bloqueurs. Je suis rapidement à -32 mètres. Changement
de mixture et c'est reparti. Je respire à présent un mélange
à base
d'Hélium, un Trimix 12/20/68 (Oxygène/Azote/Hélium). Je sors
enfin du nuage de " touille " dû aux nombreux allers et retours dans la
zone d'entrée et là, c'est l'extase : une galerie immense et magnifique
se développe à perte d'éclairage (2 x 50 W). Je descends presque
sans palmer, en suivant les deux câbles des ROV. La visibilité
atteint
30 mètres !
-85 mètres : je dépasse la dernière bouteille de Trimix
posée hier par Frédéric en prévision de mes premiers paliers. -110
mètres : la forte pente d'éboulis que je suivais s'arrête brusquement
et fait place à une gigantesque faille verticale où plongent les
deux câbles. J'y accroche une petite bouteille Trimix 12/20/68 et
passe sur une 20 litres de mélange fond (9/21/70).
-120 mètres : une grosse corniche. Je l'évite et prends
de la vitesse. Près de 30 mètres par minute. C'est grisant et
très agréable. Mais j'aperçois déjà, vers -160 mètres, le premier
robot.
Une minute de plus et j'y suis, obligé de gonfler rapidement mes "Wings" pour m'arrêter à sa hauteur et libérer ses hélices, toujours
encombrées de fil.
Après être intervenu sur ce premier engin, je reprends
ma descente, et rejoins le second à -174 mètres, lui aussi suspendu
dans le vide par son ombilical. Je commence par essayer de le dégager
d'un autre gros câble, jouant Tarzan dans les abysses. Peine perdue,
celui-ci revient sans cesse. Je retourne donc sur le Spélénaute,
repère un fil accroché en dessous, le tirant vers le bas, et le
coupe. Il semble libre de ses mouvements, je finis de dégager ses
hélices. Il devrait pouvoir remonter plus tard par ses propres moyens.
Cela fait près de 20 minutes que j'ai quitté la surface
et presque 11 minutes que je travaille entre -160 et -174 mètres.
Il est temps de remonter.
En passant à -160, j'observe le ROV Comex sous un
autre angle. Son ombilical est entortillé plus haut dans du fil
et le gros câble du Sorgonaute III. Je décide donc de sectionner
cet
ombilical. J'ai pour cette opération, jugée périlleuse, le choix
entre trois cisailles, dont deux " monstres " spécialement étudiés.
Je choisis pourtant mon bon vieux sécateur de jardinage, il fera
très bien le boulot. Me voilà donc à -160, agenouillé sous le
gros
ROV orange, en train de m'acharner sur son pauvre câble. L'affaire
est vite entendue. Je prends le bout dans une main et remonte
l'engin
en laisse. Drôle de colis de 80 kilos. Ca semble un peu trop
facile. La lucidité et l'aisance respiratoire procurées à cette
profondeur
par les 70 % d'hélium sont étonnantes. Les performances exceptionnelles
du détendeur Tekstar y sont aussi pour quelque chose. Surtout
ne
pas se laisser aller à cette sensation de facilité, d'euphorie.
Contrôler sa respiration, ses mouvements. Je suis intensément
heureux.
-125 mètres. Je ralentis de plus en plus ma vitesse
de remontée, à présent limitée à 5 mètres par minutes. -110 mètres
: je récupère au passage mon bloc Trimix et rejoins mon palier de
-95 : 2 minutes. C'est le premier d'une longue série de 28 qui durera
8 heures. Mais loin devant, beaucoup plus haut, j'aperçois une faible
lueur qui se rapproche doucement, hésitante. C'est Benoît Poinard
qui descend lentement vers notre premier rendez-vous. C'est à -80
mètres que nous faisons la jonction. Prise d'infos rapide des paramètres
de ma plongée et poignée de main chaleureuse, tout ça si tranquillement
et efficacement. On a l'habitude. Il récupère mes blocs vides, le
ROV et rejoint ses propres paliers. Je continue les miens, pour
l'instant très courts.
-72 mètres : 2 minutes. Passage sur le Trimix 20/30/50
(02/N2/HE). Je suis encore très accaparé par la gestion de mes arrêts
tous les 3 mètres, l'ceil rivé sur ma console regroupant une montre
et deux profondimètres.
- 45 : 7 minutes. Passage sur Nitrox 30 % d'02 et
petite visite de Philippe Moya qui vient aux nouvelles et récupère
les bouteilles vides. - 30 : 15 minutes. Nouveau changement de mélange
et passage sur le Nitrox 40 % d'02. Patrick Mugnier m'aide à remonter
des bouteilles sur la corde et me fait un brin de causette (par
ardoise interposée, comme d'habitude).
-21 mètres : 30 minutes. C'est du Nitrox 50% d'02
que je respire à présent. François Bertrand me rend visite avec
sa caméra, ainsi que Philippe Rinaudo. -12 mètres moment délicat
du décapelage de la 20 litres dorsale et des "Wings" et entrée dans
la Bulle au sec afin de respirer l'oxygène pur en toute sécurité,
aidé par mon vieil ami Philippe Griffet, compagnon de ma toute
première
plongée, et du dévoué Kristian Vouannet.
Les temps s'allongent démesurément pour atteindre
70 minutes à -9 mètres et 2 heures à -6 mètres. Pour les changements
de niveaux, Philippe et Kristian remontent la cloche avec un système
mis au point par Robert Foucard pendant que j'attends, respirant
toujours au narguilé. Pendant ces longues heures, je partage mon
temps entre la lecture (San Antonio pour les connaisseurs) et l'absorption
de nourriture concentrée (crème de marron et lait concentré, toujours
pour les connaisseurs) sans oublier de boire abondamment (1 litre
par heure), Isostar et eau plate en alternance. Vive le système
pipi !
A 3 heures du matin, je sors très en forme après 8
heures 41 minutes d'immersion. Mon état de fraîcheur en dit long
sur la qualité des tables calculées par l'ami Jean-Pierre Imbert
et l'efficacité des quatre dernières heures passées au sec dans
la Bulle à respirer l'oxygène.
Le jour suivant, sur décision du SSFV, le ROV de la
Comex libéré la veille retourne au secours de son petit camarade,
remonté à -143 et coincé à nouveau à cette profondeur... Au cours
de cette opération, l'Achille Comex se bloque à son tour à -111
! Impression de déjà vu. Petite lassitude et rires nerveux... Ainsi
le 12 octobre, nous avons la joie de revenir à la Fontaine de Vaucluse.
Remise en place de la cloche à -12, du caisson, des
bouteilles de décompression. Toujours dans le même ordre, Frédéric
Badier se met à l'eau pour -111 mères et ressort 3 heures plus tard,
l'Achille de la Comex à la main. Je pars à mon tour pour -143. Toujours
le même plaisir de descendre vite dans cette eau limpide où, dès
-110, j'aperçois le Spélénaute. Quelques coups de mon bon vieux
sécateur bien placés et cette fois je n'hésite pas à m'attaquer
à son ombilical. Après 10 minutes de plongée, c'est à nouveau en
tenant un ROV en laisse que je remonte, plutôt lentement, un peu
péniblement d'ailleurs. Il a un peu pris l'eau et semble légèrement
négatif. Mais enfin avec l'hélium, c'est presque la routine.
À -45, je refile le bébé à Christian Deit, et après
moins de 5 heures de plongée, je sors soulagé et conscient que toute
l'équipe a bien bossé et acquis un savoirfaire utilisable tant en
exploration que sur des secours. Il ressort aussi de cette passionnante
expérience que la plongée humaine profonde en spéléo a encore de
beaux jours devant elle, en association avec des robots lorsque
c'est possible. Mais elle reste dans de nombreux réseaux profonds,
voire ultraprofonds, le seul moyen d'intervention.
Article paru dans le magazine Octopus n°6 [Février-Mars
1997]
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