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-250
mètres à Fontaine de Vaucluse
Texte : Pascal Bernabé
Moins 190, -200, la paroi abrupte défile rapidement,
je poursuis ma descente rapide, et toujours pas de câble, ni de
robot ! Je décide donc d'aller jeter un coup d'oeil, juste un peu
plus bas...
Une semaine plus tôt, tout a été mis en place, en
effet, pour une plongée de longue durée, destinée à observer
la position exacte d'une "épave" de ROV (robot sous-marin) et de son
câble dans le but d'y envoyer plus tard un nouveau robot d'exploration
en toute sécurité. Une ligne est installée par Ludovic Giordano
jusqu'à -135 mètres, que Patrick Mugnier avait amené à -120 mètres.
Dessus, une vingtaine de bouteilles de décompression, dont les
deux
premières accrochées par Denis Sirven à -110 mètres. Une quinzaine
de gaz ou mélanges différents, dont six Trimix, huit Nitrox,
de
l'oxygène et de l'argon. Et enfin, une cloche de décompression
à -6 mètres. Grâce à une organisation bien rôdée, tout est en
place
dans la journée.
Le samedi suivant, 27 septembre, derniers préparatifs
: Gérald Bayrand vérifie la ligne, installe les derniers blocs,
pendant que Xavier Clerc repositionne la cloche et pose les blocs
d'oxygène à -6 mètres, les Nitrox 70% et 80% Oxygène à -12 et -9
mètres, dans la vasque.
En fin d'après-midi, je me mets à l'eau en compagnie
de Paul Poivert qui m'accompagne jusqu'à -55 mètres pour faire
quelques clichés. Départ, comme d'habitude, sur une Nitrox 40%
Oxygène. A
-30, passage sur une 7 litres de Trimix échangée à -110 pour le "mélange fond" contenu dans deux bouteilles de 18 litres dorsales,
deux bouteilles de 20 litres en relais et une 7 litres (sécurité).
Je suis enfin "dans la plongée". Face à la paroi, je repère à gauche
le cable, puis quittant le talus de pierre en pente douce, je
bascule dans la verticalité du gouffre le long du fil.
-135: le plomb, sur lequel je mousquetonne le fil.
Je suis prêt, mais plus de cable à suivre. Confiant, je pense le
retrouver plus bas.
C'est reparti, -150, je prends de plus en plus de
vitesse.
-170 : "ma zone de travail" de l'année dernière.
Déjà -180, c'est à présent le robot que j'espère trouver. Mais malgré
mes six lampes, dont 2 x 50 watts, rien !
-200 : je suis bien, il me reste du gaz et un peu de temps. Un peu
désappointé de n'avoir rien découvert, je décide donc d'aller faire
un petit tour en dessous, juste pour voir...
Des phénomènes étranges captent mon attention...
Très concentré sur mes profondimètres, pour ne pas
dépasser -210/-220 maximum, je trouve un peu curieux que les chiffres
ne changent pas plus vite, mais rapidement des phénomènes plus
étrangescaptent
toute mon attention. Cela commence par des tremblements aux extrémités,
aux mains en particulier, qui gagnent progressivement tous les
membres
entiers, jusqu'aux racines et au tronc. Je suis alors entièrement
secoué. Dans le même temps, des troubles visuels inquiétants
s'installent,
dont les plus spectaculaires restent d'incessants changements de
distances. Enfin, alors que je suis dans un état de plus en plus
léthargique, des nausées et des vertiges apparaissent et vont
croissant.
Tout de suite, je reconnais les symptômes d'un sérieux syndrome
nerveux des hautes pressions (SNHP), dont les effets sont suffisamment
alarmants pour que je décide de stopper là ma descente. Je balance
donc mon dévidoir dans un talus rocheux tout proche (est-ce le
fond ? A moins que cela ne soit qu'une corniche ?) et gonfle
rapidement
mes Wings, équipées heureusement d'un système d'inflation ultra-rapide.
Quelques mètres plus bas, j'arrête enfin ma folle
course dans les abysses. Je viens de terminer ma seconde bouteille.
J'avais de toute manière, depuis quelques minutes, l'impression de
respirer dans du coton.
Changement de bouteille et passage sur l'un demes
bons vieux "Tekstar" (Comex Pro) qui me donne enfin le sentiment,
malgré la profondeur extrême, des respirer dans un vrai détendeur
! Un coup d'oeil rapide à mes montres Beuchat heureusement prévues
pour 6000 mètres (j'ai de la marge !) : cela fait près de 4 minutes
que j'ai dépassé la barre des -200 mètres, d'ailleurs toujours
annoncés
par mes trois timers (Uwatec). Sur le coup, je ne réalise que
vaguement que je suis très profond, mais je n'y pense pas, trop
accaparé par
toutes les actions à mener pour effectuer une remontée correcte
et maîtrisée, visant à contrôler l'éventuelle formation de micro-bulles
(selon les conseils de mon ami Jean-Pierre Imbert). Malgré une
vitesse
plutôt rapide au départ, le temps pendant lequel mes timers restent
encore bloqués à -200 mètres me semble pourtant interminable. J'en
profite pour retirer du fil pris dans ma palme.
-190, enfin l'impression étrange d'être à la maison.
Je ramène ma vitesse, déjà ralentie, à 10 m/minute, l'oeil rivé
sur ma montre et un profondimètre.
-140, nouveau changement de vitesse de remontée ,
à 5 m/minute et sensation un peu bizarre de commencer une décompression
à cette profondeur, habituellement la limite pour nos explorations
profondes.
-110 mètres : j'atteins mes deux premières bouteilles
(Trimix) de décompression. Le premier détendeur fonctionne mal et
je passe directement sur le second bloc, puis arrive à résoudre
le problème. La myriade des premiers stops très courts s'égrène
rapidement. Pas de place pour les états d'âme. Des tremblements
me secouent encore un peu, résidus su SNHP, ou prise de conscience
lente de la profondeur réelle de la plongée ?
-70 : mon premier contact, Patrick Mugnier, fidèle
au rendez-vous. Il vient prendre les premières infos et reste avec
moi jusqu'à -50, où Paul Poivert prend le relais.
-40 : Denis Sirven passe et me fait un petit bonjour
en partant chercher mae blocs à -110 mètres. Je ne le sais pas encore,
mais c'est la dernière fois que je le vois en vie, en plongée. Par
la suite, les visites des copains sont régulières et je suis rarement
seul.
-21 : les blocs de Denis sont là, intacts...
Au petit matin, je sors enfin, après dix heures et
demie d'immersion, dont plus de dix heures de paliers.
Assis sur un rocher, je respire encore 30 minutes
d'oxygène avant d'effectuer le moindre effort, pendant que les camarades
finissent de sortir les derniers blocs et la cloche. On me confirme
l'absence de Denis. Il était l'un de mes meilleurs amis, et sans
doute l'un des meilleurs plongeurs que je connaissais. Sa disparition
me laisse un immense goût d'amertume, malgré ma joie première en
retrouvant là mes amis, mon père, un beau ciel et l'air pur.
Ce n'est donc que plus tard que la question de la
profondeur réelle de ma plongée se posera. En termes relativement
simples, puisque ce n'était pas une tentative de record, sans besoin
d'homologation. Dieu merci.
La conjugaison du temps de descente (4 minutes de
descente rapide au-delà de 200 mètres), de la surconsommation
de gaz et des différents symptômes du SNHP (à peu près tous,
à un stade
très avancé), donne une "fourchette" de -250/-300, en restant réaliste,
et ce après consultation de spécialistes en la matière. Nous ne
pensons pas qu'un Aladin indiquant -19, 6 ou -67, 8 au retour d'une
telle plongée soit une preuve beaucoup plus probante.
Le Trimix est sûr jusqu'à 180 mètres. Au-delà ...
L'aspect le plus intéressant semble plutôt résider
dans le fait que nous avons le sentiment d'avoir touché de près
les limites de la plongée "ultra" profonde autonome au Trimix. Peut-être
les avons nous largement dépassées. Au Trimix, jusqu'à -180 mètres,
on peut descendre vite, "travailler", gérer correctement sa plongée
et utiliser des procédures de décompression relativement "sûres",
car basées sur des expériences préalables relativement concluantes.
Au-delà, la décompression devient beaucoup plus aléatoire, expérimentale,
et tous les problèmes de la plongée profonde sont exacerbés. Il
y a surtout le SNHP, à cause de l'hélium. Et si on rajoute trop
d'azote, on risque une grosse narcose et un mélange trop dense à
respirer (essouflement). L'équation, on le voit, devient difficile,
voire impossible à résoudre. Et plus on descend lentement, pour
éviter ce même SNHP, plus il faut de gaz, et donc de bouteilles
et d'encombrement, et plus le "temps fond" devient long, donc la
décompression longue et aléatoire.
Ce type de plongée est potentiellement très dangereux
et nécessite un engagement, ainsi qu'un entrainement très spécial.
Quatre plongeurs dans le monde ont déjà plongé au-delà de -200 mètres
: Sheck Exley est mort, Jochen Hasenmayer est paralysé, Nuno Gomez
et Jim Bowden ont souffert, à plusieurs reprises, d'accidents de
décompression sur leurs plongées les plus profondes et on frôlé
de près la catastrophe...
Article paru dans le magazine Octopus n°11 [Décembre-Janvier
1998]
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